Infanticides : «On va encore dire, le Nord...»
FAITS-DIVERS - Villers-au-Tertre, c'est un petit village du Douaisis, terre campagnarde tranquille. Dans le coin, on vient se balader, acheter l'ail réputé d'Arleux. Bien loin de tous les clichés du Nord, des poches de pauvreté du département. Il y a un côté cosy, maisons soignées, pavillons de plain-pied, aux haies taillées, aux géraniums florissants.
La place principale, en face de l'église, est un petit parc ombragé. Dominique C., mise en examen pour le meurtre de huit nouveaux-nés, est une fille du pays. Elle est née dans la ferme familiale, là où les deux premiers corps ont été retrouvés, enterrés dans le jardin. Tous les gens du coin la connaissent, certains l'ont câlinée bébé. Alors, le village vit une espèce de sidération, sous le choc, accentuée par la déferlante des journalistes.
Mercredi soir
Des voisins de la maison du couple. Ils sont groupés devant un portail, et regardent l'effervescence, les véhicules de la gendarmerie, les camions des télés avec leur antenne satellite. TF1 vient de donner la nouvelle, une dame tient son téléphone portable comme si c'était une bouée, visage défait. Les voisins : «C'étaient des gens comme tout le monde, qui servaient bien au village. Lui appartenait au comité des fêtes, il était élu au conseil municipal. Le nombre de corps retrouvés les laissent sans voix. «Un, on pourrait comprendre, enfin, comprendre... Mais huit ?» Un autre : «Il ne s'agit pas de l'accuser, là, il faudrait plutôt la défendre »
Des voisins de la ferme familiale. Là aussi, les téléphones sonnent sans arrêt : «Ils ont entendu la nouvelle, alors ils appellent pour savoir ce qui se passe», confie une dame. «On va encore dire, le Nord...», soupire une autre. «C'était une femme extrêmement discrète, aimable, souriante, toutes les qualités», se rappelle-t-elle. «Maintenant, il faut les défendre. Les filles vont avoir besoin d'un soutien psychologique.»
Au café du village, Aux 7 Puits. Une petite moto s'arrête, l'homme relève la visière du casque et demande «Où ça s'est passé le drame ?» Le groupe sur la terrasse reste coi : «Vous êtes journaliste ? Non ? Alors, pourquoi vous voulez y aller ?» Une femme chuchote : «C'est de la curiosité malsaine.» L'homme et son passager repartent bredouilles.
JeudiUn habitant, au comptoir des 7 Puits. «C'est de la psychiatrie. Je ne serais pas étonné que le mari ne soit pas au courant. Ce qui surprend, c'est qu'ils étaient dans la vie du village. Il y en a ici, des nouveaux arrivants, ils s'installent, et c'est un mur chez eux. Ce serait arrivé dans une de ces familles, on aurait plus compris.»
Devant la maison du couple. Huit bougies ont été déposées par le curé du village. Une batterie de caméras les filment, alignées en rangs serrés sur le trottoir d'en face. La factrice en mobylette passe, tout sourire, toute blonde. Elle serpente comme elle peut entre les journalistes reporters d'images pour livrer son courrier. Un journaliste glisse : «Si elle met une lettre dans la boîte aux lettres de la famille, cela va être l'émeute...»
Les voisins d'en face de la ferme familiale. Amis de la famille, ils sont bouleversés, et ont décidé de parler, choqués par certaines condamnations hâtives qu'ils ont entendues. «Ma fille m'a appelé, elle m'a dit, il ne faut pas mettre cette femme en prison, elle ne met pas en danger la société», racontent-ils. Le mari : «Toujours se taire, ne jamais en parler. Elle a vécu un abandon moral, c’est un problème de société, c’est qu’il y a quelque chose qui ne marche pas.C'étaient des gens qui avaient une vie normale, et pourtant, ils n'ont pas réussi à parler.Nous voulons les aider à se reconstruire. Ses filles, ses enfants, elles auront cela ensuite toute leur vie à porter.» Sa femme complète : «Je pense à elle, il y a forcément énormément de souffrance, c’est inimaginable. Il y a quelque chose qu'on ne peut pas expliquer. Si on ne veut pas d’enfant aujourd’hui, il y a des moyens. Ça peut arriver une fois, on se dit : c’est un accident. Mais huit, non, ce n’est pas un accident.» Il conclut : «N'allez pas juger les gens, c'est le titre qu'il faudrait faire.»
Recueilli par Stéphanie Maurice


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