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24/12/2009

«Rappel à la loi» pour un diacre, «frère» des Afghans

Photo_Olivier_Touron
SOCIÉTÉ -
A Dunkerque, Jean-Marie Devulder avait tenté à la pelleteuse d’assécher un camp de migrants inondé. La police l’a convoqué mais la justice fait pour l’instant profil bas.

C’est l’histoire d’un homme convoqué à la police pour détournement de flots. Jean-Marie Devulder, 50 ans, diacre à Bollezeele, et aumônier des prisons à Dunkerque, a été entendu pendant deux heures à la police aux frontières de Dunkerque le 15 décembre. Il avait tenté de curer un fossé à la pelleteuse dans les dunes du port autonome de Dunkerque, à Loon-Plage, fin novembre, avec un copain entrepreneur de pompes funèbres. Il voulait détourner l’eau qui avait inondé le campement de fortune d’une cinquantaine de migrants afghans et irakiens, après les pluies de l’automne. Le port a déposé plainte. Motif, il aurait pu abîmer les canalisations. Le procureur de Dunkerque, Philippe Muller, a estimé que Jean-Marie Devulder ne serait «pas poursuivi dans l’immédiat», et ferait l’objet d’un «rappel à la loi». Le magistrat précise qu’on ne reproche pas au diacre «d’aider les gens» et qu’il a été entendu «comme témoin».

13 à 16 ans. Entendu pendant deux heures, et une heure et demie pour son copain François Braure. Dans les jours qui ont précédé, un mail de soutien au diacre avait circulé dans les réseaux cathos et militants des droits des migrants, sciés qu’on embête un diacre qui désembourbe un camp de fortune pour des hommes, parfois âgés de 13 à 16 ans, trempés jusqu’aux os. Le jour même, devant la police aux frontières, quelque 200 personnes sont venues les soutenir, athées, cathos, protestants, musulmans.

Les migrants l’appellent «John», plus facile que Jean-Marie. L’homme est un habitué de l’aide aux migrants. Ces clandestins qui tentent tous les jours de grimper sur les camions en partance pour l’Angleterre depuis les ports de Dunkerque et Calais, il connaît. Mais le truc de ce diacre, par ailleurs chef d’une entreprise de spectacles pyrotechniques, outre de les fournir en nourriture et habits, c’est de prier avec eux. «Ça fait partie de leur vie.» Il a rédigé une prière, qu’il a fait traduire en pashtou et persan, assure en avoir distribué plus de 1 400 en six mois. Elle commence par «frères et amis» et dit qu’«être loin de son pays, ne veut pas dire être loin de Dieu».

«good talking». L’homme assure ne pas être prosélyte. «Ils me disent : "tu es catholique, nous musulman, mais il n’y a qu’un seul Dieu." Je leur montre qu’ils ne sont pas abandonnés. Certains, sont là depuis huit mois, neuf mois, et perdent confiance.» Ils s’installent en silence pour la lire, dans la pénombre de la tente. «Ils ont leur rituel, j’ai le mien, on se comprend», dit le diacre. Certains pleurent. «Quand un texte dans votre langue vous parle d’amour, good talking comme ils disent, l’émotion prend le dessus.»

Il a rencontré les premiers en prison, comme aumônier. «Il y a les vrais passeurs, et les autres. Des jeunes qui ont faim et que les passeurs emploient pour fermer les portes des camions en échange de 20 euros, ou de huit jours de repas. Ils prennent cinq ans pour ça.» Les agriculteurs donnent à Jean-Marie Devulder des pommes de terre et des oignons, les paroissiens de l’huile, de la farine, des briquettes de tomate. «Quand on explique, constate-t-il, les gens deviennent généreux.»

«comme des lapins». Le 17 novembre, la petite «jungle» de Loon-Plage est détruite. Sept ou huit cabanes de bois et de tôle. «Au milieu du camp détruit, un jeune de 16 ans, assis sur un petit banc, pleurait, devant deux policiers en civil. Ils ne l’ont pas embarqué», se souvient le diacre. Après le départ de la police, une cinquantaine d’hommes sortent des fourrés. «Ils avaient été pourchassés comme des lapins au saut du lit. Ils se cachaient depuis plus de 24 heures, ils avaient faim et soif, presque pas de vêtements», dit encore Jean-Marie Devulder. Qui conclut : «Je ne veux plus voir ça.»

Une dizaine de jours plus tard, alors qu’ils viennent de le reconstruire, le campement est englouti «dans une flaque de 50 centimètres d’eau. Ils étaient trempés». «John» appelle son ami, qui possède une pelleteuse. «Un fourgon de police s’arrête. Ils nous regardaient avec compassion

Le religieux est quand même convoqué et le commandant de police du port autonome lui annonce une amende de 1 500 euros. «On a eu une heure d’échanges assez durs. Ils ont tenté de me convaincre d’arrêter d’aider les migrants. Je leur ai montré des photos du camp inondé, ils ont baissé les yeux. On ne peut pas se taire devant l’hypocrisie. On détruit la jungle, on oublie que ce sont des êtres humains. Ils sont pris en otage. Ils fuient les talibans, l’horreur. Ils veulent étudier, retourner construire leur pays.»

Le diacre s’explique avec les policiers et en sort avec le sentiment qu’il s’agit d’une «affaire classée». Jean-Marie Devulder est pourtant convoqué une deuxième fois, pour le 15 décembre. L’interrogatoire est «pointu et pesant». L’archevêque de Lille, Laurent Ulrich, a soutenu le diacre dans un communiqué : «Beaucoup de personnes et d’associations, qui s’émeuvent de cette détresse, font simplement œuvre de solidarité envers les plus démunis, les plus insécurisés de nos voisins : est-ce là leur délit ?»

Haydée Sabéran

Photo Olivier Touron

Commentaires

Toute ma solidarité à John mais encore plus à tous ces migrants qui se heurtent à ce mur de l'indifférence !

Si tout le monde se comportait comme Jean-Marie Devulder, l'humanité entière se porterait mieux. Il n y aurait presque plus de guerre

Bel exemple de solidarité

Lorsque j'entends dire j'ai honte d'être français, en lisant cet article ,je dirai je suis fière d'être de ceux là qui osent, au risque de perdre leur"notoriété" pour aider l'autre. C'est beau et émouvant. Quel courage Monsieur. Vous nous montrez le chemin. Suivons le avec ce que nous sommes et avec ce que nous pouvons.

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